Les médecins se cachent pour pleurer

Il vient pour mourir. Ils te disent ça de but en blanc, lui et sa fille, à peine arrivés dans la chambre, les valises encore bouclées, les manteaux pas encore tombés. Elle le coeur et les paupières gonflées de hachis d’amour ; lui le sourire aux lèvres. 

En médecine, le motif de consultation est la première chose que l’on demande à tout patient : « qu’est ce qui vous amène ? » Et l’on peut s’attendre à toutes sortes de réponses, mais celle-là est contre nature. On vient à l’hôpital pour beaucoup de raisons différentes, pour une douleur, pour quelque chose à recoudre ou recoller, pour gagner un combat ou au moins une bataille contre la maladie, pour des bobos sans importance ou des symptômes imaginaires. Mais on ne vient décemment pas pour mourir. 

Elle te déballe son histoire, se déleste de ce poids considérable qui écrase ses épaules frêles depuis trop longtemps. Elle te raconte le cauchemar insidieux qui s’est installé dans leur vie : les premiers symptômes deux ans auparavant, le refus en bloc d’explorations supplémentaires, la masse morfale dans le bide qui grossit inéluctablement à mesure qu’elle grignote le corps, la dépression, l’accumulation de médicaments en secret, les scénarios suicidaires qui s’enchaînent, l’espoir renouvelé chaque jour que son anévrysme aortique se décide finalement à se rompre (comme celui de sa femme, devant lui, dix ans auparavant), les démarches de suicide assisté en Suisse, et puis la douleur physique intolérable, les dernières semaines d’agonie dans le canapé, les derniers jours sans boire, sans manger, sans bouger. La vie qui s’exfiltre. 

Il n’a pas dit un mot pendant que l’on déroulait le fil de sa vie ; il est allongé sur le lit, on l’a presque oublié. Quand elle n’a plus de mots, il dit simplement « je suis terrible, hein ? » Un rayon de sourire se fraie dans la chambre blanche, entre les rideaux de larmes. 

Ce n’est pas l’image que l’on se fait d’un patient hostile aux soins. Pas d’agressivité, pas de hargne, le visage est doux, la voix calme, la souffrance reste soigneusement tapie à l’intérieur et ne transparaît que par sa résignation à mourir. 

Je me surprends à accepter son choix, à entendre sa souffrance, à lui promettre que s’il ne veut rien faire alors on ne fera rien. Mais il faut bien construire quelque chose pour le futur, se fixer des objectifs, car c’est l’essence des vivants, et parce que la mort est la seule à décider de son entrée en scène – ça pourrait bien mettre très, trop longtemps. Alors, je construis des projets à sa taille, ceux qu’il est en mesure d’accepter : je contacte la psychologue, l’équipe mobile de soins palliatifs, j’optimise les morphiniques, je projette un retour à domicile d’ici quelques jours… je lui fabrique un avenir. Et il me dit cette phrase magnifique, qui résonne encore aujourd’hui, qui objective le lien ténu et précieux entre soignant et soigné et me donne de l’espoir là où il n’en a plus : « je vous laisse une petite porte ouverte« .

Entretien dans le couloir avec la famille : « vous l’avez ressuscité ! » Je souris parce que c’est une deuxième porte laissée ouverte par le patient ; parce que s’il s’est ouvert à nous, c’est qu’il nous fait confiance ; parce qu’il est là encore, qu’il sourit, et qu’exprimer sa volonté de mourir montre combien il est encore vivant. Mr G. m’attendrit, me bouleverse, je voudrais une baguette magique pour balayer toutes ses souffrances, le remettre sur pieds.

Je reviens le lendemain matin, 9h, et Mr G. s’est absenté pour laisser place à un homme terne et confus qui peine à ouvrir les yeux et aligne difficilement trois mots.

A 11h, l’infirmière m’appelle : il meurt. C’est un temps qu’on a peu l’occasion de rencontrer avec ce verbe. Il ne va pas mourir, il n’est pas déjà mort. Il meurt. Devant moi. Les consignes étaient claires : pas de réanimation. Alors on reste là, debout, à assister à ce spectacle effroyable les bras ballants et le regard fuyant. Il y a encore quelques mouvements respiratoires bruyants d’une mécanique qui déraille.

Et puis plus rien. Silence assourdissant. Immobilité tenace. Porte claquée : brutalement plus d’espoir. 

Larmes.

Flots de larmes. Barrage rompu par la violence froide de la mort qui assaille. Plaquée au sol et paralysée par l’impact. C’est une douleur intense et imprévisible. Une douleur de fin du monde ; l’explosion d’une petite planète de deux êtres humains.

T’y habitueras-tu un jour ? 

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