Old couple make you realize that someone can love you forever

Dix-huit heures ; relais des équipes aux Urgences. J’embraye pour quatorze heures de garde. Déjà, ça grouille à l’accueil, dans les couloirs ; l’agitation habituelle et perpétuelle de l’hôpital. Fourmilière ininterrompue de blouses blanches, d’inquiétudes, d’impatiences et de souffrance.
Sur la liste des patients en attente, le prochain à voir est Mr P. Je m’étonne de la coïncidence : la patiente d’avant porte le même nom. On m’explique que Mr P. a chuté à domicile, entraînant sa femme dans sa chute. Sans bien me l’expliquer, je crois que ça m’émeut. Il s’agit de ce lien indéfectible, de cette promesse accomplie du mariage : je serai là dans les bons moments, je resterai dans les mauvais, on ne nous séparera pas.

J’entre dans le box. Mr P. est plutôt grand – ses pieds dépassent du brancard, cheveux grisonnants, visage façonné par les huit décennies qu’il traîne avec peine derrière lui. Je lui dis que je vais m’occuper de la plaie qu’il a sur le front. D’abord, il faut laver, explorer, estimer la profondeur. Un moment désagréable pour le patient qui s’agite et angoisse ; j’essaie de détourner son attention. Il ne souvient pas bien de ce qu’il s’est passé, ses réponses sont ralenties, incomplètes, les mots semblent lourds dans sa bouche. Et puis je commence à le questionner sur sa femme, et tout à coup, je jure que ses yeux se mettent à briller, que ses lèvres s’étirent en un sourire dont on n’aperçoit plus les gerçures ni les rides tant il est sincère, que sa peau rosit imperceptiblement et que ses mots se font légers, légers, papillons virevoltants de fleur en fleur. Quelque chose de magique est en train de se passer dans cet angle d’hôpital. A l’abri des regards, en secret, le patient déstérilise les murs blancs et, d’un coup, la pièce déborde d’amour.

Je sors, reviens après quelques minutes et… un deuxième brancard a été installé juste à côté de Mr P. pour l’apaiser : sa femme ! Leurs mains sont entrelacées par-dessus les barrières des lits, et ils sourient. L’angoisse de Mr P. s’est envolée, terrassée par l’amour. Ils me racontent leurs cinquante-sept années de mariage, leur rencontre enneigée, et même – tout sourires – le vieillir à deux. Tous leurs souvenirs respirent la tendresse. Je souris aussi ; on trouve parfois des perles si précieuses dans le labyrinthe tortueux et sordide de l’hôpital. La puissance et la douceur de la scène m’ébranlent et me vivifient.

Plus tard, j’arrache le patient à sa femme pour l’amener dans la salle de suture. L’angoisse revient au galop, le paralyse. Il a l’esprit embrumé, ne sait plus où il est, qui je suis, ce que je vais lui faire. Je lui explique quatre ou cinq fois de suite la chute, l’hôpital, la plaie, le champ stérile, l’anesthésie, la suture… Je demande à ma collègue de lui serrer la main pour le rassurer. Quand le geste arrive à son terme, elle me laisse seule avec le patient. Mr P. dit : « je ne sais pas qui me tient la main, mais je lui suis vraiment reconnaissant, c’est vraiment très humain de sa part. »
Personne ne lui tient plus la main.
Je lui parle à nouveau de sa femme ; d’elle, il n’oublie rien, tout est limpide, les émotions restent intactes. Il me raconte une nouvelle fois leur rencontre, me vante toutes ses qualités, me souhaite de pouvoir un jour vivre un amour aussi pur. En me parlant d’elle, il se retrouve, ramasse des morceaux épars de lui-même. « Je délire, pas vrai ? » La tête hors de l’eau, il respire à nouveau, poumons faits de souvenirs d’amour, brume dissipée par le volcan amoureux. La maladie est vaine face à eux, elle peut tout obscurcir, tout décimer, tout briser, tout voiler, tout voler – tout, mais elle n’efface pas l’amour.

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