Ma rue, c’est sa maison sans toit.

J’habite dans une petite rue grouillante de vie, peuplée d’accordéonistes ou guitaristes, de guides touristiques contant des bouts d’Histoire sous mon balcon, de passants en plein lèche-vitrines et de tourniquets à cartes postales. Sous les toits, des personnes de tous genres. Sur les pavés, des gens sans toits.

Les premiers jours – et j’ai honte de le dire – j’esquive, je baisse les yeux au moment de passer devant chacun d’entre eux.

Puis je m’attache à eux, à ma propre surprise. J’ouvre ma fenêtre pour mieux entendre le violoniste, je prépare mes sourires en descendant les escaliers le matin.

Il y en a un, surtout. Je ne connais pas son nom, son âge, son histoire. Je ne sais pas ce qui a bien pu l’amener jusque là. Je ne sais rien de lui, je ne connais que son visage. Mais ce visage a quelque chose de rassérénant, d’apaisant. Quelque chose de cocon et d’absolument pur.

Je le croise presque chaque jour. Je le cherche des yeux à chaque fois que je traverse ma rue. Quand il est là, je prépare mon sourire juste derrière mes lèvres et j’attends que nos regards se posent l’un sur l’autre ; c’est comme un papillon sur une fleur, ça a cette douceur et cette légèreté. Alors quelque chose se transforme dans son regard ; une lumière. Est-ce qu’il me reconnaît ? Sans doute pas ; il y a tant de passage, tant de visages quotidiens. Mais nos commissures s’étirent à l’unisson, en miroir : mon sourire rebondit contre le sien qui rebondit contre le mien. C’est un cercle vertueux qui persiste même quand il n’est plus dans mon champ de vision. C’est un sourire qui ne demande absolument rien en retour, qui se suffit à lui-même.

Hier, il n’est pas là et il me manque.

Aujourd’hui, je l’aperçois de loin et me glisse dans la boulangerie du coin de la rue. Je me penche au-dessus des viennoiseries avec le même regard qu’une enfant de six ans dans le rayon des jouets du supermarché, qui ne doit vraiment pas se tromper. Faire le bon choix. C’est difficile, je ne sais pas ce qu’il aime. La boulangère m’encaisse finalement et je m’approche ensuite de lui. Je vois une fois de plus son regard s’éclairer et son sourire s’élargir, mais ça n’a aucun lien avec le petit sachet que je tiens entre mes mains, il n’y fait même pas attention. C’est à moi qu’il sourit, et une fois de plus ce sourire ne me demande rien en retour.

« Tenez, ce sont un pain au chocolat et un pain aux raisins. Je ne savais pas ce que vous aimiez…
– Oh vous savez, j’aime tout moi. Et je n’ai pas mangé de pain aux raisins depuis longtemps alors je crois que je vais commencer par ça! »

Et quelque chose éclate à l’intérieur de moi, plein de paillettes et de couleurs, c’est comme un joli feu d’artifices, en silencieux, et ça me procure le même bonheur. Un bonheur qui me poursuit dans les escaliers, dans l’appartement, dans le train et jusque dans mon lit lorsque je jette un œil sur ma journée.

Je pourrais dire avec une pointe de fierté que je suis heureuse de lui apporter du bonheur, pour soulager ma conscience. Mais je ne suis pas sûre de lui apporter quoi que ce soit. C’est lui qui chaque matin, chemin faisant, m’offre des carreaux de bonheur. Gratuitement. Ce sans-abris qui m’abrite au creux de son regard, c’est bien moi qui lui mendie des sourires.

tree

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