« Dans le banal, je vois des miracles. » Bobin

Ensevelie sous mes draps, le radio-réveil émet le premier flash infos de la journée.
Encore à demi endormie, j’entends journée internationale, j’entends don du sang. Ça fait Tilt dans ma tête.
Je n’ai jamais donné mon sang, ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé, mais une veine qui éclate, revenez quand ce sera cicatrisé, puis des antécédents de malaises vagaux à répétition qui m’échappent de la bouche, oui mais vous comprenez on ne voudrait pas que vous tombiez au milieu de la rue, parlez-en avec votre généraliste et voyez. Et puis les angoisses de maman qui ne me facilitent pas vraiment la tâche.
Aujourd’hui, donc, je me dirige d’un pas décidé vers le bâtiment de l’EFS, certificat d’aptitude au don du sang à la main (sérieusement, vous avez déjà entendu un truc comme ça vous ?), prête à trafiquer un peu la vérité au sujet des malaises, et sans en avoir parlé à maman préalablement.
Mission accomplie, j’entre dans la salle de prélèvement, infirmière gentille et compétente, piqûre, puis sueurs froides, elle me dit que je suis toute blanche et me demande si je veux arrêter le don. Comment ça arrêter ? Pas question! Je rassemble toutes mes énergies et puis ça passe. Je pompe, la poche se remplit, je me sens bien, en cinq minutes c’est terminé. L’infirmière ne veut pas me laisser filer trop vite, elle m’apporte un verre de jus de fruit, elle abaisse progressivement le fauteuil, examine mon visage à cent reprises et me demande quinze fois si je vais bien. Je regarde les petits tubes, je regarde la poche, je me sens encore mieux. Après un temps raisonnable, je décide donc de me lever pour aller à la restauration.
Une petite trentaine de mètres séparent les deux salles. Le temps d’arriver, une multitude de petites taches noires mouvantes ont déjà eu le temps de recouvrir ma vue. Je sais parfaitement ce qui m’attend. On me récite la liste des plats du jour, les voix s’éloignent déjà de moi mais j’arrive à répondre, je me refuse à dire que ça ne va pas, je puise à nouveau de l’énergie en moi, dans mes coulisses c’est une guerre, je ne veux pas que ça arrive. Je suis assise, j’essaie de lutter, je me tiens la tête, je respire. Je ne veux pas que ça arrive, non non non allez, je t’en prie, reviens à toi. Mais la tête ne contrôle pas l’organisme, et ça arrive. A un certain point, tous les sens m’ont quittée : je ne vois, n’entends, ni ne contrôle plus rien. Je ne m’appartiens plus; comme par procuration, je ne ressens plus de mon corps qu’un concentré de toutes les sensations les plus désagréables. Des mains m’allongent rapidement sur le sol et m’élèvent les jambes. Puis il n’y a plus qu’à attendre que ça s’en aille, aussi vite que c’est arrivé.
Le constat de la journée pourrait sembler catastrophique. En réalité, c’est tout le contraire. C’est une journée merveilleuse, parce que ce soir, je peux me coucher en repensant à la petite poche pleine de mon sang, qui ira s’infiltrer dans un autre corps, insuffler un petit peu de vie. Un jeune accidenté de la route ? Un comateux ? Un enfant ? Un cancer ? Une arrière-grand-mère ? Qui sait quel sera le devenir de cette petite poche; et peu importe. Le fait est que ces perspectives rendent ma vie plus douce. Plus sensée. Plus utile.
N’allez pas entendre là ce que je n’ai pas dit; ce n’est pas un acte extraordinaire, ça ne mérite pas la moindre gratitude, c’est tout ce qu’il y a de plus banal et il faut que ce soit banalisé. Ce n’est qu’un grain de sable, une contribution de rien du tout. Mais, à l’échelle de mon existence, oui, je crois que c’est la chose la plus belle que j’aie pu faire. Ma petite poche de plus dans l’océan.

Sourire.

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Une réflexion sur “« Dans le banal, je vois des miracles. » Bobin

  1. Ouah, on peut pas dire que tu ne donnes pas du tien!

    J’aime beaucoup le nouveau fond du blog, j’aime toujours autant Bobin.

    Mais une chose change par rapport à d’habitude, je suis impressionnée, admirative et je t’envie ces victoires du quotidien qui font de toi cette personne extraordinaire que tu es :)

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