Instants d’amours minuscules et précieux

L’amour comme avoir 88 ans et partager à deux la même tasse de camomille, chaque soir, inlassablement.

L’amour comme faire un pas vers son père, discret, timide, minuscule, et le voir faire un pas vers soi en retour.

L’amour comme un appel de ton frère à l’improviste et comme ses mots-courage qui résonnent : « quelle que soit l’issue, tu peux déjà être fière de toi. »

L’amour comme des retrouvailles, comme une amitié renforcée, comme des éclats de rire adoucissant l’air.

L’amour comme fouiller une carterie pour dénicher la plus belle carte au destinataire.

L’amour comme ton homme qui remplit le réfrigérateur juste avant de partir en voyage pour que tu n’aies pas à aller faire les courses.

L’amour comme le sourire de la personne à qui tu viens d’offrir un bouquet de fleurs.

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Les médecins se cachent pour pleurer

Il vient pour mourir. Ils te disent ça de but en blanc, lui et sa fille, à peine arrivés dans la chambre, les valises encore bouclées, les manteaux pas encore tombés. Elle le coeur et les paupières gonflées de hachis d’amour ; lui le sourire aux lèvres. 

En médecine, le motif de consultation est la première chose que l’on demande à tout patient : « qu’est ce qui vous amène ? » Et l’on peut s’attendre à toutes sortes de réponses, mais celle-là est contre nature. On vient à l’hôpital pour beaucoup de raisons différentes, pour une douleur, pour quelque chose à recoudre ou recoller, pour gagner un combat ou au moins une bataille contre la maladie, pour des bobos sans importance ou des symptômes imaginaires. Mais on ne vient décemment pas pour mourir. 

Elle te déballe son histoire, se déleste de ce poids considérable qui écrase ses épaules frêles depuis trop longtemps. Elle te raconte le cauchemar insidieux qui s’est installé dans leur vie : les premiers symptômes deux ans auparavant, le refus en bloc d’explorations supplémentaires, la masse morfale dans le bide qui grossit inéluctablement à mesure qu’elle grignote le corps, la dépression, l’accumulation de médicaments en secret, les scénarios suicidaires qui s’enchaînent, l’espoir renouvelé chaque jour que son anévrysme aortique se décide finalement à se rompre (comme celui de sa femme, devant lui, dix ans auparavant), les démarches de suicide assisté en Suisse, et puis la douleur physique intolérable, les dernières semaines d’agonie dans le canapé, les derniers jours sans boire, sans manger, sans bouger. La vie qui s’exfiltre. 

Il n’a pas dit un mot pendant que l’on déroulait le fil de sa vie ; il est allongé sur le lit, on l’a presque oublié. Quand elle n’a plus de mots, il dit simplement « je suis terrible, hein ? » Un rayon de sourire se fraie dans la chambre blanche, entre les rideaux de larmes. 

Ce n’est pas l’image que l’on se fait d’un patient hostile aux soins. Pas d’agressivité, pas de hargne, le visage est doux, la voix calme, la souffrance reste soigneusement tapie à l’intérieur et ne transparaît que par sa résignation à mourir. 

Je me surprends à accepter son choix, à entendre sa souffrance, à lui promettre que s’il ne veut rien faire alors on ne fera rien. Mais il faut bien construire quelque chose pour le futur, se fixer des objectifs, car c’est l’essence des vivants, et parce que la mort est la seule à décider de son entrée en scène – ça pourrait bien mettre très, trop longtemps. Alors, je construis des projets à sa taille, ceux qu’il est en mesure d’accepter : je contacte la psychologue, l’équipe mobile de soins palliatifs, j’optimise les morphiniques, je projette un retour à domicile d’ici quelques jours… je lui fabrique un avenir. Et il me dit cette phrase magnifique, qui résonne encore aujourd’hui, qui objective le lien ténu et précieux entre soignant et soigné et me donne de l’espoir là où il n’en a plus : « je vous laisse une petite porte ouverte« .

Entretien dans le couloir avec la famille : « vous l’avez ressuscité ! » Je souris parce que c’est une deuxième porte laissée ouverte par le patient ; parce que s’il s’est ouvert à nous, c’est qu’il nous fait confiance ; parce qu’il est là encore, qu’il sourit, et qu’exprimer sa volonté de mourir montre combien il est encore vivant. Mr G. m’attendrit, me bouleverse, je voudrais une baguette magique pour balayer toutes ses souffrances, le remettre sur pieds.

Je reviens le lendemain matin, 9h, et Mr G. s’est absenté pour laisser place à un homme terne et confus qui peine à ouvrir les yeux et aligne difficilement trois mots.

A 11h, l’infirmière m’appelle : il meurt. C’est un temps qu’on a peu l’occasion de rencontrer avec ce verbe. Il ne va pas mourir, il n’est pas déjà mort. Il meurt. Devant moi. Les consignes étaient claires : pas de réanimation. Alors on reste là, debout, à assister à ce spectacle effroyable les bras ballants et le regard fuyant. Il y a encore quelques mouvements respiratoires bruyants d’une mécanique qui déraille.

Et puis plus rien. Silence assourdissant. Immobilité tenace. Porte claquée : brutalement plus d’espoir. 

Larmes.

Flots de larmes. Barrage rompu par la violence froide de la mort qui assaille. Plaquée au sol et paralysée par l’impact. C’est une douleur intense et imprévisible. Une douleur de fin du monde ; l’explosion d’une petite planète de deux êtres humains.

T’y habitueras-tu un jour ? 

Bonheurs en vrac

Prendre des billets d’avion presque sur un coup de tête. Tokyo en Septembre. Les noms exotiques qui s’empilent et autres temples adoucissent déjà ta vie ; un monde à explorer main dans la main, un monde pur et neuf qui est tout à découvrir, un monde loin, très loin de la faculté.

Compter sur ses doigts et se rendre compte que la moitié de cette année marathon est déjà passée.

Les boulettes de viande home-made de ton amoureux, rien que pour toi.

La vieille patiente qui ne se souvient jamais de ton prénom mais qui te répète à chaque fois « Que vous avez de beaux yeux ! »

Ta place au dernier concours blanc régional : 182, qui regonfle ton estime de toi.

Le magasin de perles.

Les petits mots l’air de rien de ta maman, au fond de la boîte aux lettres, assortis de petits bloc-notes et calendriers de toute taille. Ce n’est probablement pas un hasard s’ils arrivent à chaque fois aux moments où le bât blesse.

La neige qui craque encore sous les pieds, qui résiste.

Sa main chaude sur ta joue.

Ton chien : les câlins du matin, sa façon de lécher le fond des pots de yahourt avec délicatesse et de te sauter dessus quand tu rentres à la maison, ses ronflements qui – qui l’aurait cru ? – te bercent, les discussions précieuses qu’il crée aux coins d’une rue, et cette adoption finalement concrétisée : il reste avec nous.
Si j’avais su combien d’amour transiterait entre lui et nous.

Le choc thermique de tes joues glacées et de la chaleur du foyer, quand tu rentres chez toi.

Le CD que ton grand-frère t’a offert et qui englobe l’appartement d’une douceur certaine.

Les crèmes d’amande Mamie Nova.

 

 

 

Ce genre de bonheur

Y a-t-il des instants plus purs que celui où tu cours dans la neige avec ton amour et ton chien ? Cet instant où tu n’as plus peur de rien. Plus peur de tomber, plus peur de te mouiller, de te salir, plus peur de ce qui se passera demain ni même de ce qu’il s’est passé aujourd’hui, plus peur que le monde s’écroule sous tes pieds. Plus même peur du regard des autres – et c’est inespéré. Tu ris à gorge déployée comme une petite toute petite fille et le froid s’engoufre dans ta poitrine, sans que tu en ressentes la moindre gêne : c’est vivifiant. Ce vent glacé, c’est comme une petite cheminée qui s’allume dans ton coeur. Ton foyer. Ta famille. Qu’il est bon d’être heureux. Qu’il est bon, ce rire qui n’a ni tenants, ni aboutissants, qui tombe du ciel avec les flocons et se suffit à lui-même.

Image de winter, socks, and fire

Résolue

Reprendre en main son bonheur et se faufiler à nouveau à l’intérieur de soi-même, faire coïncider à nouveau le coeur et l’esprit, donner une âme à cette peau de chagrin laissée pour morte ; la remplir de nos passions. J’ai l’impression de ne plus savoir faire tout ce qui faisait mon essence. Mes mains devenues malhabiles, mes mots mis en sourdine qui peinent à retrouver leur voix, mes émotions perdues quelque part dans le tas de connaissances pures et dures. Je tâtonne, comme au commencement. Je trébuche, mais j’essaie.
Six ans d’études, juste assez pour se perdre sans s’en rendre compte, se scinder en deux morceaux que l’on tient si longemps éloignés l’un de l’autre qu’ils en finissent par se comporter en étrangers. Six ans, peut-être un point de non-retour, un seuil que je me refuse à franchir et qui déclenche un espèce de réflexe de survie. Se raccrocher à soi et aux choses que l’on aime, juste avant de les perdre à tout jamais.

Je reviens vite.